Daniel Jadue est un candidat palestinien à la présidence chilienne

Par Vijay Prashad le 8 juin 2021

Le Chili abrite un demi-million de Palestiniens, incluant les parents de Daniel Jadue dont les racines se retrouvent  dans la ville palestinienne de Beit Jala.

Daniel Jadue cherche dans son bureau un album photo. Je l’ai questionné pour comprendre comment il était devenu maire de Recoleta, une municipalité de Santiago, la capitale du Chili et sur sa candidature à la présidence. Il est devenu distrait. Il voulait me montrer quelque chose. Nous référions au fait que Daniel vient d’une famille palestinienne, et qu’il avait passé une partie de sa jeunesse à travailler avec l’Union générale des étudiants palestiniens. Il ouvre un placard, regarde dans un tiroir, puis, heureusement, trouve ce qu’il cherchait – un album avec un trésor de coupures de presse et de photos. Celle qu’il a hâte de me montrer est celle de sa troupe de dabke. On y voit Daniel, le chef de troupe, qui danse au rythme d’une culture qui résonne dans son cœur.

« Être palestinien, ce n’est pas manger de la nourriture palestinienne et danser le dabke », dit-il sèchement. « J’ai dansé le dabke pendant vingt ans. J’étais professeur de dabke. Mais ce n’est pas assez. Si vous êtes palestinien, mais vous ne savez pas de quel côté du mur vous êtes, alors vous n’êtes pas palestinien. Le mur auquel il se réfère est le mur érigé par Israël pour fermer la Cisjordanie, et c’est aussi le mur dans notre conscience qui nous empêche de voir le fait élémentaire de l’occupation israélienne de la Palestine et des conditions d’apartheid des Palestiniens en Israël et en exil. « Vous ne pouvez pas être pour les droits de la personne en dehors de la Palestine et contre les droits de la personne pour les Palestiniens », a-t-il déclaré.

Le Chili abrite un demi-million de Palestiniens, y compris les parents de Daniel qui trouvent leurs racines dans la ville palestinienne de Beit Jala. Sa mère, Magaly del Carmen Jadue, confectionnait des vêtements, tandis que son père – Juan Fariz Jadue – a quitté la maison alors que Daniel n’avait que trois ans, laissant à peine une empreinte sur son fils. Lorsque Daniel s’est impliqué dans la politique de gauche, son père – qui s’est avéré être un adepte de Pinochet – est réapparu pour essayer d’éloigner son fils du radicalisme. C’était trop tard. Daniel, qui a appris les enseignements de sa mère célibataire issue de la classe ouvrière, s’est lancé dans la politique de libération de la Palestine et le communisme.

En 2020, le Centre Simon Wiesenthal a ajouté Daniel à son « Top Ten Global Antisemitic Incidents ». Daniel et Maurice Khamis (le président de la communauté palestinienne du Chili) ont réfuté ces accusations. L’essence de l’argumentation avancée par le Centre est qu’un homme politique aussi important est un partisan de la campagne Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS). C’était intolérable pour le Centre. Le rabbin Abraham Cooper du Centre Simon Wiesenthal a déclaré que la possibilité que Daniel puisse remporter l’élection présidentielle chilienne de 2021 est « choquante ». Interrogé sur cette accusation d’antisémitisme, Daniel a déclaré à El Mercurio en novembre 2020 : « Je m’entends très bien avec les juifs. J’ai quelques problèmes avec les sionistes. »  « Il n’y a rien dans mon histoire qui suggère quoi que ce soit d’antisémite », m’a dit Daniel. « Je suis pour les droits de la personne. Mais pour les droits de la personne qui incluent les droits des Palestiniens. »

Quelqu’un avec le courage de Daniel Jadue ne se contente pas de parler des droits de telle ou telle personne. Il fait quelque chose à ce sujet. À l’âge de 11 ans, Daniel s’est engagé dans l’Union générale des étudiants palestiniens. La première photo de Daniel lors d’une manifestation est celle de l’indignation contre le massacre de 1982 à Sabra et Chatila (Beyrouth, Liban).

De 1987 à 1991, Daniel a dirigé l’Union générale des étudiants palestiniens, de 1991 à 1993, il a coordonné les activités de l’Organisation de la jeunesse palestinienne en Amérique latine et dans les Caraïbes. Son nom arabe est Faruk, celui qui est capable de faire la distinction entre le bien et le mal. Au cours de cette période, Daniel a voyagé au Liban et en Syrie, rencontrant divers dirigeants politiques palestiniens, développant son sens de la politique et des possibilités suite à ces interactions. Alors qu’il parle de son travail avec les étudiants et les jeunes de Palestine, je suggère que ce sera un handicap pour lui lors de l’élection présidentielle. « Oui, acquiesce-t-il. Les sionistes utiliseront cette liste de Simon Wiesenthal de 2020 pour me discréditer en tant qu’antisémite ; leur attaque, prédit-il, sera plus vicieuse que celle de l’extrême droite de l’ère Pinochet ».  « Tout ce que je vous dis, je l’ai dit à un moment ou à un autre en public, » dit-il.  « Je veux que tout mon dossier soit visible parce que je n’ai rien à cacher. »

Lorsque la candidature de Daniel à la présidence est devenue officielle, les attaques ont commencé. L’accent est mis sur son rôle au sein du FPLP, qu’il n’a jamais caché. Plusieurs pays occidentaux ont placé le FPLP sur leur liste de terrorisme, mais c’était après que Daniel ait quitté l’organisation. De plus, l’effacement du FPLP en tant qu’organisation politique légitime s’accompagne du « politicide » général – comme l’a dit Baruch Kimmerling – de l’ensemble de la politique palestinienne. Aucun de ces faits n’a d’importance pour ceux qui veulent dépeindre Daniel Jadue comme un homme dangereux.

En 2009, Saed Erekat a organisé une visite en Palestine de personnalités de la diaspora. Lorsqu’on a demandé à Daniel s’il se joindrait au voyage, il a sauté sur l’occasion. C’était la première fois qu’il visitait la Palestine, y compris la maison de ses ancêtres. À son retour au Chili, Daniel a écrit un livre sur ses expériences – Palestina : crónica de un asedio [Palestine : Chronique d’un siège] (2013). Aucun livre authentique sur la Palestine ne manque de couvrir les faits de base, les accaparements de terres, la terrible indignité des postes de contrôle, le rappel brutal de l’occupation avec le mur autour de la Cisjordanie.

Mais il y a bien plus dans le livre de Daniel que l’horreur de l’apartheid. Il y a la passion d’être dans sa patrie, les interactions qu’il a eu avec des Palestiniens de différentes classes sociales et la joie qu’il a eu d’être conforté par la certitude que la libération est possible. Même dabke fait une apparition. Il a vu les visages de ses compatriotes palestiniens marqués par un certain « désespoir acquis », mais ce désespoir s’est dissipé lorsqu’il a observé une manifestation à Bil’in, un village d’une grande résilience contre les indignités quotidiennes de l’occupation.

Les panneaux autour du bureau du maire de Recoleta indiquent son engagement envers la Palestine. Il y a un dessin de Handala sur le mur et un livre sur la Palestine sur la table. « Pourquoi avez-vous cessé de travailler avec les organisations palestiniennes en 1993 », lui demande-je, référant à son curriculum vitae devant moi. « Quand j’ai entendu parler des accords d’Oslo, a-t-il dit, j’ai été découragé. Cela ressemblait à une capitulation. Je ressentais de la frustration envers les dirigeants palestiniens.

Daniel rappelle qu’il a approfondi son implication au sein du Parti communiste du Chili. Né à Recoleta en 1967, deux semaines après la fin de la guerre des Six Jours, Daniel est maintenant rentré chez lui faire de la politique. En 2012, candidat de la liste « Por un Chile justo », Daniel est devenu maire de Recoleta. Au cours de la dernière décennie, Daniel s’est taillé la réputation de diriger un gouvernement qui fait passer les gens avant les profits, avec un programme de pharmacie publique qui s’est avéré essentiel pendant la pandémie.

Cette année, fort de son travail à Recoleta, il espère devenir président de son pays. « Je veux sortir le Chili des vestiges de la dictature et du néolibéralisme », dit-il.

Daniel ne sera pas le premier chef de gouvernement palestinien en Amérique latine. Il suit les traces de Carlos Facussé (Honduras, 1998-2002), Antonio Saca (El Salvador, 2004-2009) et Nayeb Bukele (2019-présent). Ce qui sépare Daniel de ces trois autres dirigeants d’Amérique centrale, c’est son engagement ferme envers la liberté des Palestiniens. C’est d’ailleurs ce qui le définit.

Adapté de : https://mondoweiss.net/2021/06/daniel-jadue-is-the-palestinian-candidate-for-chiles-presidency/?utm_source=mailpoet&utm_medium=email&utm_campaign=daily-email-mailpoet

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