« Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark »

Lettre ouverte à Monsieur Trudeau à propos de la Palestine.

Par DYALA HAMZAH

Plusieurs analystes ont récemment avancé que c’est votre biais en faveur d’Israël qui vous aurait coûté votre siège au conseil de sécurité de l’ONU. C’est vrai qu’en l’espace de cinq ans, vous aurez voté 50 fois « non » à une résolution onusienne en faveur de la Palestine. Sur les 166 « non » votés par le Canada depuis 2000, cela constitue une embarrassante moyenne. Et ni les protestations de Marc-André Blanchard, ni les dénégations de Bob Rae, vos ambassadeurs successifs à l’ONU, n’ont pu atténuer l’écho de votre slogan de campagne, aussi imprudent que fanfaron : « Le Canada est de retour ».

Non. Le Canada n’est pas de retour ni ne pourra l’être aussi longtemps que vous sacrifierez le droit, dans plusieurs de ses déclinaisons, sur l’autel états-unien. Le Canada n’est pas de retour ni ne pourra l’être aussi longtemps que vous vous déroberez à un examen critique de votre allégeance autoritaire à l’égard du sionisme. Autoritaire, au sens où elle n’admet aucune opposition à son sujet dans votre gouvernement. Souffrez d’entendre, loin de la clameur des groupes de pression sionistes, et de voir, sans les œillères de la propagande israélienne, ce qui pourtant crève les yeux et les tympans.

Le sionisme, au Canada, relève d’un culte : religieux, pour ceux qui confondent judaïsme et nationalisme ; politique, pour ceux, illibéraux (mais c’est souvent les mêmes), qui savent que les idéologies violentes et éradicatrices ont besoin d’un attirail de lois anti-démocratiques pour les protéger. Pensons au sionisme historique des pionniers – celui, fondateur, de Herzl ; ou celui du « transfert », imaginé par les Zangwill, Syrkin, Motzkin et Aaronsohn ; et celui, révisionniste enfin, de Jabotinsky. Pensons aussi au sionisme actuel et à ses lois – pour ne citer que la plus récente : la loi « Israël État-nation du peuple juif », de B. Netanyahu.

Le sionisme, au Canada, constitue un dogme bipartisan, auquel Conservateurs et Libéraux croient dur comme fer. Au sionisme s’applique donc, dans le Canada d’aujourd’hui, les règles du blasphème. Quiconque le remet en question, le critique, l’interroge, est d’abord voué aux gémonies, puis quasi criminalisé. À coup de motions et de résolutions, mais aussi de définitions, déclarations, et gazouillis, on a bâti en l’espace de quelques années, au Canada, un impressionnant arsenal liberticide. En voici les piliers :

BDS. À titre personnel comme en votre capacité officielle, vous n’avez eu de cesse, depuis votre arrivée au pouvoir, de condamner, vilipender, et calomnier le mouvement de résistance pacifique, Boycott, Divestment and Sanctions, lancé il y a 15 ans par la société civile palestinienne. En 2015, vous vous mêliez de l’adoption par l’université McGill d’une motion pro-BDS, en déclarant que le mouvement «  n’a rien à faire sur les campus canadiens » ; en 2016, votre parti soutenait une résolution parlementaire anti-BDS, au nom de l’amitié et des relations économiques et diplomatiques liant le Canada à Israël ; en 2018, en vous excusant du rejet canadien des réfugiés juifs pendant la seconde guerre mondiale, vous entonniez cette rengaine sioniste éculée, associant la critique de l’ultra violence israélienne à de l’antisémitisme ; en 2019, lors d’une assemblée publique à l’université Brock, vous expliquiez maintenir votre condamnation de BDS, non pour des raisons de politique étrangères, mais « à cause des valeurs canadiennes » : quelles valeurs Monsieur Trudeau ? Celles, coloniales, que vous partagez avec Israël ?

IHRA. Pour bientôt donner une légitimité juridique à votre chasse aux sorcières, votre gouvernement annonçait, en juin 2019, formellement adopter une définition controversée et dangereuse de l’antisémitisme, celle de l’International Holocauste Remembrance Alliance, en l’inscrivant dans sa stratégie sur l’antiracisme. Une définition qui permet aux « amis d’Israël » de parvenir exactement à leur but : confondre opposition au sionisme et antisémitisme. Une définition surtout qui légitime désormais le harcèlement physique et moral pratiqué par les filiales de la violence sioniste en Amérique du Nord. Contre des pans entiers de la population : les Canadiens d’ascendance palestinienne et tous ceux qui les soutiennent.

ALECI. Lorsque le 29 juillet 2019, la cour fédérale canadienne a donné raison à un citoyen qui faisait valoir que les vins produits dans les colonies israéliennes illégales de Cisjordanie (que le Canada considère telles), ne pouvaient être étiquetés et vendus au Canada comme « produits d’Israël » (affaire Kattenburg c. Canada )…vous avez jugé bon de devoir interjeter appel. Poussé, sans doute, par les gesticulations du Center for Israel and Jewish Affairs, pour qui la Cisjordanie occupée est une région « couverte » par l’accord de libre-échange Canada-Israël (ALECI) ? Accepter tel étiquetage et tel commerce, ce n’est pas une normalisation de l’occupation, c’est une légitimation de l’annexion. Accepter que nos relations commerciales avec les Palestiniens passent par Israël, c’est admettre leur subjugation économique. C’est admettre, comme c’est le cas actuellement, que, pour un oui ou pour un non, Israël retienne dans ses propres caisses, les recettes fiscales et douanières des exportations palestiniennes, qu’Israël perçoit au nom des Palestiniens.

CPI. Lorsqu’en décembre 2019, la procureure de la Cour pénale internationale, s’est dite « convaincue qu’il existe une base raisonnable justifiant l’ouverture d’une enquête  » au sujet « des crimes de guerre » passés et présents, commis en Palestine… vous avez récusé ses compétences dans l’instruction d’une telle enquête, au motif que la Palestine n’est pas reconnue comme État. Non seulement ce n’était pas à vous de délivrer tel avis juridique (mais à la Cour elle-même), mais on a du mal à croire que vous ayez jugé flatteur de rappeler au monde que c’est le Canada qui ne reconnaît pas la Palestine, contrairement à une majorité écrasante des pays membres de l’ONU. Si, comme le faisait justement remarquer votre ministre des affaires étrangères en juin dernier, « le personnel de la Cour pénale internationale ne devrait pas être montré du doigt pour son travail », alors il ne doit pas l’être, qu’il enquête sur les crimes de guerre états-uniens en Irak et en Afghanistan ou sur ceux d’Israël contre les Palestiniens.

Cette énergie que vous déployez à soutenir l’insoutenable, il est temps de la canaliser dans le sens du droit international. Depuis peu, les appels à un changement de cap en politique étrangère canadienne sont devenus assourdissants. Presque autant que votre mutisme vis-à-vis du plan d’annexion de la Palestine, fomenté par Messieurs Trump et Netanyahou en janvier dernier. À l’époque, vous aviez omis d’envisager des sanctions internationales contre Israël, ce que pourtant exige votre adhésion officielle à la « solution à deux États ». Ce qu’exigent aussi l’inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la guerre et leur peuplement par des colons. Ce qu’exige, enfin, l’impunité insensée de cet État, qui violente jour et nuit ses populations occupées, se dérobant à la 4e Convention de Genève, que le Canada a pourtant ratifiée. Aujourd’hui, vous vous croyez sans doute exempté de répondre au plan annexionniste de Trump, depuis que les Émirats Arabes Unis, et maintenant le Bahrain, ont annoncé une normalisation de leurs relations avec Israël. Mais vous savez bien que Netanyahu s’est empressé de nous assurer que ladite annexion n’était que partie remise.

Souffrez donc pour finir qu’on vous soumette ici quelques recommandations très générales qui pourraient servir de cadre à la refonte de notre politique étrangère :

  1. Menez cette dernière sans démagogie ni évitement : lorsqu’on vous demande quelle est votre position face à la menace d’annexion formelle de la Cisjordanie par Israël, ne répondez pas « la priorité, en ce moment, c’est d’éviter qu’une crise sanitaire ne se transforme en crise humanitaire. » Cette réponse de votre ministre des Affaires étrangères est obscène. Les 5 millions de réfugiés palestiniens, à qui Israël refuse tout retour, vivent un enfer humanitaire depuis 70 ans ; Gaza, qu’Israël assiège depuis maintenant 13 ans, a été déclarée « invivable » en 2020 par l’ONU.
  2. Engagez-vous en connaissance de cause : souvenez-vous que si Lester Pearson et Ivan Rand parviennent, en 1947, à devenir le double levier de la partition au Canada, l’un au secrétariat d’État, l’autre aux Nations Unies, c’est parce qu’une diplomatie alternative, juste et presciente, celle d’Elizabeth MacCallum, avait été étouffée. Rappelez-vous qu’elle avait préconisé de ne pas voter pour la partition, avait prévu les guerres à venir. Il semble que le Canada, à l’endroit du Moyen-Orient, ait depuis toujours préféré les idéologues aux experts : rompez le charme, Monsieur Trudeau. Faites le ménage autour de vous.
  3. Abordez, enfin, notre politique étrangère sans déni, sans duplicité : l’ONU, artisane de l’enfer, lorsqu’elle vote la partition de la Palestine en 1947 est, depuis lors, partisane de l’envers, au travers d’une légion de résolutions, dont les plus importantes, les résolutions 194, 242, 465 ont toutes été votées par le Canada. Mettez-vous au diapason, Monsieur Trudeau. Faites un effort : lorsque vous allez au-devant de cette organisation pour reconnaître « l’héritage dévastateur » de la colonisation du Canada par l’homme blanc, qui s’est faite sans le consentement ni la participation des peuples autochtones, comment pouvez-vous continuer à être sioniste ? De deux choses l’une : ou bien vous êtes ouvertement hypocrite, ou foncièrement ignorant : car la Palestine 1920-2020, c’est 100 ans de servitude, depuis le Mandat britannique jusqu’au Plan américain.

Dyala Hamzah
Université de Montréal

Adapté de : https://www.pressegauche.org/Il-y-a-quelque-chose-de-pourri-au-royaume-du-Danemark

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